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La remise du prix Nobel de littérature à Peter Handke suscite des protestations

Austrian author and co-laureate of the 2019 Nobel Prize in Literature Peter Handke gives a speech during a royal banquet to honour the laureates of the Nobel Prize 2019 following the Award ceremony on December 10, 2019 in Stockholm, Sweden. / AFP / Jonathan NACKSTRAND

La remise du prix Nobel de littérature à Peter Handke suscite des protestations

La polémique, visant les prises de position de l’auteur autrichien sur l’ex-Yougoslavie, s’est accentuée mardi 10 décembre, lors de la cérémonie à Stockholm.

Par Jean-Baptiste Chastand et Anne-Françoise Hivert
www.lemonde.fr

Il faisait un froid glacial, mardi 10 décembre, à Stockholm. Et pourtant près de 500 personnes se sont rassemblées, en fin d’après-midi, dans le centre de la capitale suédoise, pour protester contre le prix Nobel de littérature, remis quelques instants plus tôt, à l’écrivain autrichien Peter Handke, critiqué pour ses positions pro-serbes et sa présence à l’enterrement de l’ancien homme fort de Belgrade, Slobodan Milosevic.

Parmi les manifestants, de nombreux Suédois, d’origine bosniaque, ont fait le déplacement. Entre 1992 et 1995, la Suède a accordé l’asile à près de 50 000 d’entre eux. Saud Cosovic est venu avec sa fille Lajla, 21 ans. Elle porte une pancarte, où elle a écrit, en noir et rouge :« Le déni du génocide est la dernière étape du génocide. »

Lire le focus : Nobel de littérature : l’Académie suédoise dans la tourmente à quelques jours de la remise du prix à Peter Handke

A la tribune, des mères de Srebrenica, arrivées quelques jours plus tôt à Stockholm, promettent d’inscrire le nom de l’Académie suédoise sur « un mur de la honte » qu’elles construiront un jour. Des sanglots dans la voix, Teufika Sabanovic, une des organisatrices de la manifestation, raconte qu’elle a enterré « 36 % du corps » de son père, tué à Srebrenica. Récompenser Peter Handke, qui évoquait encore début décembre, sur la chaîne suédoise SVT, un « fratricide »plutôt qu’un « génocide », est « une insulte », dit-elle.

Experte auprès du Tribunal pénal international pour la Yougoslavie (TPIY), la médecin suédoise Christina Doctare annonce qu’elle va rendre son prix Nobel : la médaille remise aux membres des forces de maintien de la paix de l’ONU, récompensées à Oslo en 1988. « Ce prix à Handke, ce n’est pas rien, explique-t-elle. Il représente la négation systématique du mal. Ce qui est dangereux, c’est qu’en le nobélisant on canonise ses livres. »

Boycott de la cérémonie

La polémique, qui avait enflé ces dernières semaines, ne s’est pas limitée à la rue. Plusieurs personnalités, parmi lesquelles les ambassadeurs d’Albanie, du Kosovo, de Turquie et de Croatie, en poste à Stockholm, ont boycotté la cérémonie, mardi. Le président turc Recep Tayyip Erdogan – lui-même critiqué pour violations des droits de l’homme et sa négation du génocide arménien – a estimé que « remettre le prix Nobel de littérature pendant la journée des droits de l’homme à un personnage qui nie le génocide en Bosnie-Herzégovine revient à récompenser des violations des droits de l’homme ».

Autre absent des cérémonies : l’académicien Peter Englund, qui a couvert la guerre en Bosnie pour plusieurs journaux suédois. « Célébrer le prix Nobel de Peter Handke serait une hypocrisie grossière de ma part », s’est-il justifié. D’anciens reporters de guerre témoignent sur les réseaux sociaux, derrière le mot-clé« BosniaWarJournalists ».Lire le focus : Le Prix Nobel de littérature Peter Handke esquive la polémique sur ses positions pro-Serbes

Lors d’une conférence de presse, le 6 décembre, Peter Handke a été confronté aux critiques dont il fait l’objet. Mais, plutôt que d’y répondre, l’écrivain a raconté qu’il avait reçu, ces dernières semaines, de nombreuses lettres de lecteurs. Une d’entre elles contenait du papier toilette. « Je préfère encore le papier cul anonyme à vos questions vides », a-t-il lancé aux journalistes présents.

Dans son pays, toutefois, Peter Handke bénéficie du soutien de la scène politique et culturelle. Nobélisée en 2014, la romancière Elfriede Jelinek a estimé qu’il « avait mérité le prix dix fois », considérant que la récompense ne devait pas « être décernée pour autre chose que pour sa qualité littéraire ». L’écrivain a également été félicité par le chef des conservateurs Sebastian Kurz et le président écologiste Alexander van der Bellen. Mi-novembre, près de 120 intellectuels de langue allemande ont pris sa défense dans une lettre ouverte, contre ce qu’ils appellent « une propagande anti-Handke »constituée de « haine, de ressentiment, d’insinuations et de distorsions ».

L’académie suédoise, pour sa part, continue de défendre un prix qui récompense une œuvre littéraire, et non des positions politiques. Plusieurs de ses membres, cependant, ont admis que Peter Handke avait pu tenir des propos « maladroits ».


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